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De ports en ports
Lors de nos croisières en mer, nous partons à deux ou trois bateaux. Lézardrieux, St Quay-Portrieux, St Malo, Tréguier, la baie de Morlaix,... nous longeons la côte, de part et d'autre de Paimpol. Plus d'une fois, nous passons dans la baie de St Brieuc, au large du petit port de Dahouët et de la plage du Val-André, où j'ai fait mes premiers bords...
Nous naviguons près des hauteurs du Cap Fréhel, mouillons au pied des remparts de Fort-La-Latte, gagnons St Malo par la mer, côté remparts.
La première arrivée dans la fameuse Cité corsaire se fait de nuit. Le vent est bien présent, la pluie aussi. Tandis que Régis dort depuis trois heures sur le pont, à l'arrière du bateau, nous nous agitons. Je suis au poste de navigatrice. Mi-nauséeuse, j'effectue des allers-retours entre la carte et le pont, pendant que Damien, Cathy et notre formateur Guillaume s'attellent aux manoeuvres, à la barre et aux cabrioles. Les abords de St Malo sont pleins de cailloux. De nuit, cela donne des bouées, des balises et des phares qui clignotent en tous sens. Rouges, vertes, blanches,... les lumières sont partout. Drôle d'impression que de voir le feu du phare du Jardin se rapprocher, sans savoir exactement à quelle distance il se situe, sans voir sa forme, sa taille, ce qu'il y a alentour,... La silhouette de la grande tour se dessine progressivement dans le noir et soudain, on se sait comment, le bateau se trouve juste à côté. On se demande alors comment on a fait pour l'éviter, tout en se disant que justement, c'est ce qui était prévu...
Nous avons aussi abordé St Malo de jour. Ce sont alors d'autres alésa qui font surface, à savoir ces ferries géants faisant la navette France-Angleterre. Imaginez un petit bateau de 9-10 mètres dans un chenal, voguant paisiblement en direction du port. Personne autour de nous. Ni à droite, ni à gauche. Ni devant, ni derrière. Nous faisons quelques empannages tranquillement. Dix minutes plus tard, on se retourne et voici l'engin à moteur qui s'approche au loin, à toute vitesse. Ils sont énormes ces ferries, et pourtant, on les voit toujours au dernier moment. Il ne nous reste plus qu'à nous écarter gentiment de sa route, pour éviter tout malentendu... Il faut savoir qu'en mer, les bateaux à voile ont priorité sur les embarcations à moteur. Mais avec ces monstres marins présomptueux, il vaut mieux faire profil bas pour ne pas devenir une attraction pour plongeurs sous-marins...
Les Iles Chausey
Un jour, nous avons pour instruction de nous éloigner des côtes bretonnes, afin de gagner l'archipel des îles Chausey. Si proche et si lointaine, Chausey semble hors du temps. On dirait un puzzle, dont les pièces ont été séparées. Un après-midi entier, nous avons zigzagué entre les îlots, les rochers, les moulières ,... Ce jour-là, plus de veste de quart mais juste un gros pull, des lunettes de soleil sur le nez, les bonnets dans la poche. Nous avons découvert les joies du pilotage, au milieu de ce champ de cailloux. Un régal !
Le soir, nos deux bateaux se sont mis à couple pour passer la nuit au mouillage. Nous avons sorti les verres, tartiné le pain de fromage de chèvre, arrosé le tout de miel et lancé l'apéritif sur un coucher de soleil. Trop tentant, j'en ai profité pour monter en haut du mât et prendre quelques photos. Guillaume et Loïc, les deux moniteurs, se sont chargés de m'assurer. La montée en a été, disons, mouvementée : moi, en train de m'agripper au mât tant bien que mal et les deux autres en bas, tirant sur les drisses de toutes leurs forces, pour me hisser le plus vite possible. Mon appareil n'y a pas résisté. Heureusement les souvenirs, eux, ont tenu le coup : un ciel rose-orangé, une mer à perte de vue parsemée de bouts de terre, de cailloux et ces deux bateaux côte-à-côte, une dizaine de mètres sous mes pieds. L'équipage me semble loin, un vent léger souffle sur mes joues. Je me sens sereine tout là-haut, à respirer le grand air,... Instant de grâce que je savoure en solitaire, un appareil photo cassé dans la poche et deux tartines de fromage à la main, hissée deux minutes plus tôt dans un seau, par mes camarades d'en bas. Je n'ai pas hâte de redescendre...
La superposition textile
En croisière, le but du jeu consiste à mettre le plus de couches possibles, tout en restant mobile. Pas simple, vu mon taux de résistance au froid particulièrement peu élevé...
C'est un peu comme dans la publicité "Petit Bateau" où la mère habille son enfant en lui mettant un maximum de couches. A la fin, le petit garçon doit avoir une dizaine de tee-shirts et de pantalons sur lui, soit une bonne épaisseur qui lui permet de sauter contre les murs sans se fair mal. Ici, c'est un peu pareil. Il me faut suffisament de couches pour ne pas avoir trop froid et pour pouvoir me jeter partout. Ce qui n'empêche pas mes jambes de se couvrir de bleus.
En mer, question habillage, j'ai mon rituel. Froid oblige, je dors avec mes vêtements du lendemain. Les vêtements glacés que l'on enfile le matin après une nuit bien au chaud, sont un argument contre l'envie de se lever. Le soir dans mon duvet, j'invite donc mes chaussettes, mes sous-vêtements et la première couche du haut. Au réveil, la réalisation du mille-feuilles vestimentaire peut commencer : une première couche fine - dite thermique -; une deuxième constituée d'une polaire pas trop grosse; une troisième identique pour les jours de grand froid; une quatrième couche avec une polaire plus épaisse et enfin, pour couper le vent et la pluie, ma veste de quart. Cela fait donc cinq couches pour le haut. En bas, des chaussettes de ski, un caleçon en polaire, un pantalon-ciré puis mes bottes. A cela s'ajoutent quelques accessoires indispensables : un bonnet en laine chipé dans les placards de mon grand-père, des gants coupe-vent, une écharpe et ma bouillotte de poche. Et avec tout ça, je trouve encore le moyen d'avoir froid. Parfois, je me demande si mon cas n'est pas à désespérer...
L'échappatoire
L’autre jour, j’étais au téléphone avec Véronique, une copine journaliste. J’étais énervée parce qu’un de mes camarades avait mangé toutes mes biscottes sans gluten, en sachant pertinemment qu’elles étaient à moi. Le monstre. Lui, il est végétarien. C’est par pour autant que je mange toutes les courgettes dans le frigo et lui laisse juste la viande…
Voici un exemple du quotidien collectif.
Un exercice difficile, où il faut apprendre à composer. Quand André peste parce tout traîne, quand Régis ronfle plus fort que mon oncle Sylvain (que l'on entend à travers les murs), quand Etienne entre dans la chambre en riant à vingt-trois heures, quand le lit superposé tremble parce que Damien se retourne dans son lit, vous imaginez que pour moi, cela demande un peu de self-control... La fatigue aidant, j'ai parfois envie de partir en retraite dans un monastère. Les moments pour s'isoler sont rares. En bateau, les formateurs nous sollicitent en permanence. Au port, même pas le temps d'aller prendre un café. A terre, loin de tout, difficile de fuire une heure ou deux.
C'est ici que le téléphone a son utilité. Certes, il y a mieux... Mais ça fait du bien, ces textos envoyés à Alain pour les jolis mots de tous les jours, un coup de fil à mon père pour vérifier que tout va bien, un autre à ma soeur pour me remonter le moral les jours d'usure, un à Véronique pour ramasser un peu de quotidien des villes, un à Caroline pour la simplicité de sa bonne humeur,...
Parler, échanger avec des personnes extérieures. Parler du quotidien des "terriens".
Prendre du recul pour affronter, comme dirait Manu Larcenet, ce "combat ordinaire"...
Faire la vaisselle. Ou comment laver les assiettes… et son esprit
Quand nous sommes à terre, nous logeons dans des grands bâtiments avec de grandes cuisines, de grandes salles à manger, de grands dortoirs et de petites douches. Que ce soit la vieille bâtisse de Marseillan postée sur les bords du canal du Midi ou l’ancienne ferme bretonne de Coz Castel (Paimpol) avec vue sur la rivière du Trieux, les sites où nous dormons cumulent le charme et le dépaysement. Mais il faut aussi les entretenir. Et nous entretenir.
Pour cela, il y a les « bordées » : chaque jour, un groupe de trois personnes se dévoue pour accomplir les tâches quotidiennes : la préparation des repas, la vaisselle, le ménage, le nettoyage des sanitaires,…
Sur le bateau, par contre, pas de bordées. Pas de ménage à faire, pas de toilettes à récurer, pas de douches à lessiver,... Il faut juste faire à manger et laver les couverts. Comme nous ne sommes que cinq ou six, chacun se porte volontaire. Et là, on peut parfois constater que les motivations s'émoustillent légèrement.
Température extérieure 6°c, vent, pluie,... Après une journée passée à tenter de me réchauffer pieds et mains gelés, je n'ai qu'une envie : m' asseoir au chaud dans le carré, enfiler une paire de chaussettes sèches et bouquiner tranquillement. Mais c'est uniquement dans ma tête que cela se passe. Parce qu'on est tous affamés.
Chaque soir, c'est à peu près le même schéma. Certains attendent sagement que le repas se prépare tout seul. Quand leur estomac est trop insistant, ils se lèvent , sortent une planche et commencent à découper les légumes. D'autres, à peine arrivés au port, se jettent sur les poêles. Implicitement, tout s'improvise, au jour le jour. Ceuxqui ne font pas à manger font la vaisselle. Tout s'organise.
En parlant de vaisselle...
Quand nous sommes au port depuis quelques heures, enfin secs, réchauffés par le petit radiateur électrique du bord et rassasiés par de bonnes lasagnes maison, c'est l'instant fatidique. On se regarde avec plus ou moins d'insistance, en espérant que nos regards suggestifs inciteront certains à se désigner pour aller laver les plats.
Car il faut en trouver, une raison, pour ressortir avec son petit seau chargé d'assiettes sales. Lors des premiers stages embarqués, j'avais du mal à m'y coller. Mais ces dernières semaines, je l'ai trouvée ma motivation : je respire. Adolescente, quand je partais en camps, on chantait une chanson pour se motiver pendant que l'on avait les mains dans la mousse. Le refrain disait à peu près ceci : "la vaisselle, ça fait passer le mal de tête...". J'ai enfin compris. Vingt minutes, éponge en main, hors du bateau. L'occasion de sortir du confinement, d'avoir quelques mètres de plus au-dessus de ma tête. Penser à autre chose. Quelques instants d'isolement. Si j'avais imaginé qu'un jour, la vaisselle me procurerait autant de plaisir...
Introduction à la composition d'un équipage
Depuis que je travaille à La Radio de La Mer, mon ami Jean-Michel me répète souvent qu'un équipage ne se compose pas forcément des meilleurs. Pour lui, il faut des personnes qui d'abord s'entendent bien. Mais surtout, des individualités qui adhèrent à un projet commun. Avec une envie d'aller ensemble, dans le même sens.
Dans cette formation, c'est un peu différent. L'équipage s'est fait en fonction des inscriptions. Les dix premiers inscrits, tout simplement. Douze personnes, entre 22 et 48 ans. Certains ont quitté leur travail pour venir ici, d'autres font une coupure dans leurs études, d'autres encore sont entre deux boulots,... Des caractères qui se complètent ou s'électrisent. Des personnalités plus ou moins souples, plus ou moins discrètes, plus ou moins imposantes,... Pris tous ensemble, ça donne à peu près ça : un maniaque, quelques bordéliques, une accro au Nutella, deux spécialistes des fonds de plats, un chasseur de toucan, un peintre andalou et son sèche-cheveu, une frisée pas coiffée (non, ce n'est pas moi), un pizzaïolo lunatique, deux formateurs pas-très-propres,... Et moi-même, frileuse de la première heure et innocente victime du mal de mer...
Vous faire le portrait des mes douze comparses en veste de quart serait un peu long. Mais je peux déjà commencer par deux d'entre d'eux.
Régis, par exemple. Il ne jure que par Granville. Naturellement, nous l'avons surnommé le "granvillain". Régis n'aime pas la vie en collectivité. Régis ne fait pas la vaisselle, ne met pas le couvert, ne fait pas la cuisine, ne range jamais le bateau. Si on lui demande avec force insistance et un grand sourire, il accepte toutefois de participer un tout petit peu au bien-être collectif. Mais il est aussi attachant. Bavard, râleur, drôle,... mine de rien, il anime la vie de l''embarcation. Par contre, il sent pas très bon des pieds. Nous non plus d'ailleurs. Mais lui, c'est pire. Vraiment pire.
Avec nous, il y a aussi André. Avec lui, ça file droit. Il est chef-cuisinier. Organisé, rigoureux, droit,... c'est un homme qui aime l'ordre. Sauf que nous, on n'est pas toujours très ordonnés. Alors souvent, on le sent qui bouillonne intérieurement. Dans le bateau, il ne faut surtout rien laisser traîner. Sur le pont, il ne faut pas traîner non plus. Mais il se soigne, André. Il prend sur lui. Après nous avoir prouvé son exigence en matière nautique en donnant de la voix les premières semaines, on commence à voir chez lui les signes d'une sensibilité bien cachée. Il faut juste savoir lire entre les lignes...
J'ai froid
Sur le catalogue des Glénans on voit des gens bronzés, lunettes de soleil sur le nez. Ils prennent leurs repas en short sur le pont, naviguent sur une mer bleu azur et sous un ciel dégagé. J'aurais dû me douter que ces photos n'avaient pas été prise en Manche, en plein hiver... Mais quelle idée de faire cette formation entre janvier et avril, par une eau à 8° ? Franchement, j'aurais préféré les Antilles. Je dis ça comme ça, au hasard.Entre deux stages, j'en parlais un navigateur breton, qui vivait à l'époque sur son bateau. Il m'a répondu : "c'est un coup à vous dégoûter de la voile". C'est vrai que parfois, toute cette fraîcheur attaque sérieusement mon moral. Notamment quand le quart arrive. Après avoir passé deux heures au fond de son duvet chaud, c'est un peu dur de trouver la motivation pour aller se geler les orteils sous un vent glacial. Mais je me dis aussi que nous, chanceux plaisanciers, nous voici bien équipés. Il n'y a pas si longtemps, les marins partaient en mer avec des sabots-bottes en cuir, lourds de quelques kilos. Quant à la notion d'imperméabilité, elle ne s'appliquait pas spécialement à leurs vêtements...
Avant de commencer la formation, j'ai tout ressorti : cache-nez en polaire, pulls, chaussettes de ski, sous-pulls, bottes, ... J'ai aussi procédé à de menus investissements : des paires de chaussettes supplémentaires, des gants et un magnifique caleçon en polaire, un duvet digne de ce nom et, indispensable pour conserver toute l'agilité de mes dix doigts, une bouillotte de poche. On appuie sur une pastille et elle se met à chauffer... quelle invention ! Ceci dit, je dois avouer que même avec tout ça, j'ai quand même froid. Dans les livres de nautisme, ils écrivent que l'un des premiers signes de refroidissement du corps est quand on ne peut plus joindre le petit doigt et le pouce. Et bien, je crois que j'ai frôlé l'hypothermie plus d'une fois. Si, si.
En fait, c'est en mer, en pleine nuit, alors que le thermomètre approchait probablement les 0°c, que j'ai réalisé que ma veste de quart et ma salopette avaient déjà dix ans. J'ai soudainement compris pourquoi malgré mes quatre couches, je grelottais. A bien y réfléchir, je crois que le seul élément véritablement chaud que je possède à bord, reste mon duvet. La nuit, on dort sur le bateau, sans chauffage, la "porte" ouverte et je n'ai même pas un 'ombre d'un frisson ! J'envisage donc de ne plus quitter mon duvet, même sur le pont. Avec un peu de chance, personne ne s'en rendra compte...
Une nuit, avec le froid et l'humidité, j'ai dû faire d'une preuve d'une ingéniosité sans bornes. Quand nécessité fait loi... J'étais sur le pont, en plein quart. Peu de vent. Pas grand chose à faire. Je suis descendue dans le carré, histoire de manger un morceau et sortir mes pieds de mes bottes humides. Et c'est là qu'une idée m'est venue. J'ai attrapé deux sacs poubelles, fait quelques trous et enfilé mes pieds dedans. Ensuite, j'ai remis mes bottes. Pour être honnête, je ne suis pas sûre d'avoir senti une grande différence. Mais j'étais vraiment fière de ma trouvaille. A défaut de me réchauffer le corps, ça m'aura au moins réchauffé l'esprit...
Mais ce froid, il nous donne toutefois l'occasion de voir de belles images. Un matin dans le port de Tréguier, tout avait gelé : les filières, les bouts, les objets oubliés dehors. On marchait comme des pingouins sur les pontons. Le brouillard nous avait enveloppés, on ne voyait pas à vingt mètres. C'était glacial, mais magique. Emmitouflés dans nos vestes, bonnets bien enfoncés sur les oreilles, on se sentait presque coupés du monde...