J'ai froid

Sur le catalogue des Glénans on voit des gens bronzés, lunettes de soleil sur le nez. Ils prennent leurs repas en short sur le pont, naviguent sur une mer bleu azur et sous un ciel dégagé. J'aurais dû me douter que ces photos n'avaient pas été prise en Manche, en plein hiver... Mais quelle idée de faire cette formation entre janvier et avril, par une eau à 8° ? Franchement, j'aurais préféré les Antilles. Je dis ça comme ça, au hasard.
Entre deux stages, j'en parlais un navigateur breton, qui vivait à l'époque sur son bateau. Il m'a répondu : "c'est un coup à vous dégoûter de la voile". C'est vrai que parfois, toute cette fraîcheur attaque sérieusement mon moral. Notamment quand le quart arrive. Après avoir passé deux heures au fond de son duvet chaud, c'est un peu dur de trouver la motivation pour aller se geler les orteils sous un vent glacial. Mais je me dis aussi que nous, chanceux plaisanciers, nous voici bien équipés. Il n'y a pas si longtemps, les marins partaient en mer avec des sabots-bottes en cuir, lourds de quelques kilos. Quant à la notion d'imperméabilité, elle ne s'appliquait pas spécialement à leurs vêtements...

Avant de commencer la formation, j'ai tout ressorti : cache-nez en polaire, pulls, chaussettes de ski, sous-pulls, bottes, ... J'ai aussi procédé à de menus investissements : des paires de chaussettes supplémentaires, des gants et un magnifique caleçon en polaire, un duvet digne de ce nom et, indispensable pour conserver toute l'agilité de mes dix doigts, une bouillotte de poche. On appuie sur une pastille et elle se met à chauffer... quelle invention ! Ceci dit, je dois avouer que même avec tout ça, j'ai quand même froid. Dans les livres de nautisme, ils écrivent que l'un des premiers signes de refroidissement du corps est quand on ne peut plus joindre le petit doigt et le pouce. Et bien, je crois que j'ai frôlé l'hypothermie plus d'une fois. Si, si.
En fait, c'est en mer, en pleine nuit, alors que le thermomètre approchait probablement les 0°c, que j'ai réalisé que ma veste de quart et ma salopette avaient déjà dix ans. J'ai soudainement compris pourquoi malgré mes quatre couches, je grelottais. A bien y réfléchir, je crois que le seul élément véritablement chaud que je possède à bord, reste mon duvet. La nuit, on dort sur le bateau, sans chauffage, la "porte" ouverte et je n'ai même pas un 'ombre d'un frisson ! J'envisage donc de ne plus quitter mon duvet, même sur le pont. Avec un peu de chance, personne ne s'en rendra compte...
Une nuit, avec le froid et l'humidité, j'ai dû faire d'une preuve d'une ingéniosité sans bornes. Quand nécessité fait loi... J'étais sur le pont, en plein quart. Peu de vent. Pas grand chose à faire. Je suis descendue dans le carré, histoire de manger un morceau et sortir mes pieds de mes bottes humides. Et c'est là qu'une idée m'est venue. J'ai attrapé deux sacs poubelles, fait quelques trous et enfilé mes pieds dedans. Ensuite, j'ai remis mes bottes. Pour être honnête, je ne suis pas sûre d'avoir senti une grande différence. Mais j'étais vraiment fière de ma trouvaille. A défaut de me réchauffer le corps, ça m'aura au moins réchauffé l'esprit...


Mais ce froid, il nous donne toutefois l'occasion de voir de belles images. Un matin dans le port de Tréguier, tout avait gelé : les filières, les bouts, les objets oubliés dehors. On marchait comme des pingouins sur les pontons. Le brouillard nous avait enveloppés, on ne voyait pas à vingt mètres. C'était glacial, mais magique. Emmitouflés dans nos vestes, bonnets bien enfoncés sur les oreilles, on se sentait presque coupés du monde...